Cuba prête à serrer les vis sur le secteur privé

Date de création: 05/12/2018 – 04:33

La Havane (AFP)

Dix ans après avoir été autorisés pour la première fois à faire des affaires à Cuba, les entrepreneurs privés seront soumis à des restrictions plus sévères à compter de vendredi – une décision susceptible de bloquer leur expansion sur l'île gouvernée par les communistes.

Pour Estrella Rivas, qui loue des chambres dans le quartier de Vedado à La Havane, les nouvelles règles l’empêchent de proposer un petit-déjeuner à ses invités, mais uniquement un endroit où dormir.

"Cela signifie moins d’argent pour moi", dit Rivas.

Alors, qui appliquera les nouvelles règles aux entreprises du secteur privé, qui représentent désormais 13% de la main-d'œuvre de Cuba, soit 592 000 personnes?

"Je ne sais pas", répond Rivas. "Il semble qu'il y aura des inspecteurs qui interrogeront les touristes."

Depuis que les nouvelles mesures ont été publiées en juillet dans le journal officiel du pays, déclenchant un compte à rebours de 150 jours pour une mise en œuvre qui se termine vendredi, le gouvernement a fait des heures supplémentaires pour les expliquer.

Mais ces efforts ont été vains – la confusion est toujours à l'ordre du jour.

Pour l'avocat Julio Antonio Fernandez, les choses sont simples: les nouvelles règles "limiteront considérablement les activités des entreprises privées".

"C'est un coup dévastateur pour beaucoup de gens", a déclaré Fernandez à l'AFP.

Depuis 2008, ces propriétaires de petites entreprises exploitent des restaurants, font du vélo, fabriquent des vêtements, conduisent des taxis, se coupent les cheveux … au moins 1,5 million de personnes seraient tributaires de ces revenus, sur une île de 11,2 millions.

– Une licence par personne –

La nouvelle constitution, qui fera l'objet d'un référendum le 24 février, semblait promettre de grandes choses nouvelles aux entrepreneurs, puisqu'elle reconnaît pour la première fois le rôle des forces du marché et de l'entreprise privée à Cuba.

Cela semblait être un moyen de codifier les efforts de l'ancien président Raul Castro pour moderniser l'économie cubaine en permettant aux particuliers de gérer leurs propres entreprises.

Mais le nouveau président Miguel Diaz-Canel, qui a succédé à Castro en avril, "semble vouloir poursuivre des réformes progressives sans toucher à l'épine dorsale du système centralisé, ni au monopole de l'Etat sur le commerce", a déclaré à l'AFP l'économiste cubain Pavel Vidal.

Alors que la croissance économique enregistrait à peine 1,1% au premier semestre de 2018, le gouvernement semble de plus en plus intéressé par les investissements étrangers plutôt que par une vague de croissance de l'activité économique locale – d'où les nouvelles restrictions.

Parmi les changements les plus significatifs figurent les nouvelles limites imposées aux licences commerciales, avec un seul permis par personne et par site. En théorie, cela empêcherait un restaurant d’avoir un bar séparé ou une maison d’hôtes servant de la nourriture.

Un propriétaire d'entreprise devra également avoir un compte bancaire et signer des contrats avec ses employés.

Le nombre de catégories de commerce autorisées passera de 201 à 123.

Et la nouvelle législation interdit toute négociation avec des entités étrangères, de plus en plus présentes à Cuba. De nouveaux types d’infractions sont prévus, avec des amendes plus lourdes.

– Bienvenue ou pas? –

L'objectif déclaré du gouvernement est de lutter contre l'évasion fiscale et les emplois non déclarés – en d'autres termes, ne vous enrichissez pas au détriment des autres dans une société qui se veut égalitaire.

La nouvelle constitution, qui réaffirme que Cuba est socialiste par définition, précise que la propriété privée ne doit pas être "concentrée" – une expression que beaucoup de Cubains considèrent comme une interdiction officielle du trop grand succès.

Pour Fernandez, cette partie de la constitution doit être plus explicite ou "nous empêchons les propriétaires d’entreprises d’aller aussi loin que possible, de faire de réels progrès".

Estaban Morales, analyste politique et économiste, estime que si La Havane soumet ses entrepreneurs à trop de restrictions et de réglementations, cela soulève la question de savoir "ils sont vraiment les bienvenus ou non dans notre économie".

Un dollar par jour est à peu près le salaire mensuel moyen d'un employé du gouvernement, mais ceux des entreprises privées peuvent gagner beaucoup plus.

Pour le moment, le gouvernement semble mettre l'accent sur les coopératives privées, qui auront un accès exclusif au commerce de gros de l'île.

Fin septembre, il y avait 434 coopératives de ce type (hors secteur agricole), dont 157 dans le secteur de la restauration. Mais selon le blog officiel Cubadebate, "la qualité, l’image et les prix laissent beaucoup à désirer".